Etude de documents HISTOIRE – La mémoire du 17 octobre 1961 (guerre d’Algérie)

  • Sujet : La mémoire du 17 octobre 1961, un enjeu politique franco-algérien ?

Montrez que ce document témoigne de l’existence d’une histoire commune à l’Algérie et à la France, dont les mémoires sont pourtant encore conflictuelles et à l’origine d’enjeux politiques actuels.

Dans un contexte de décolonisation à l’échelle mondiale, la guerre d’Algérie, qui débute en 1954 et s’achève en 1962, va conduire à l’indépendance du pays. Durant ces années, le protectorat français est le théâtre d’affrontements très violents, et de massacres réguliers, opposant les partisans de la « libération nationale », à ceux de « l’Algérie française ». Inévitablement, les mémoires de ces évènements, à savoir les souvenirs qu’on en garde, sont différentes, voire antagonistes et conflictuelles, des deux côtés de la Méditerranée. Encore aujourd’hui, le sujet est difficile à évoquer, parfois brûlant dans certaines familles. Cette histoire commune aux deux peuples pèse sur les relations diplomatiques franco-algériennes.                                                                                                                        Le document est un timbre intitulé « La mémoire algérienne de la guerre d’Algérie », édité par la poste algérienne pour le cinquantième anniversaire d’un des drames de la guerre : le 17 octobre 1961.                                                                                                                                                                                                      Dans quelle mesure la mémoire du 17 octobre 1961 peut-elle constituer un enjeu politique franco-algérien de nos jours ? Nous verrons d’abord en quoi l’Algérie et la France partagent une histoire commune, puis nous étudierons les faits et mémoires conflictuelles du 17 octobre 1961, pour terminer par les enjeux politiques de la reconnaissance (ou non) de cet évènement, 50 ans plus tard.

 

 

La France et l’Algérie sont liées de manière inextricable par une histoire commune. En effet, depuis 1830, l’Algérie fait partie de l’Empire colonial français. C’est un protectorat. Environ 1 million d’Européens y vivent et y travaillent, pour une population totale de 9 millions. Ce lien privilégié est retranscrit dans le document par le pont, qui réunit symboliquement les deux pays, telles deux rives d’un fleuve. L’Algérie et la Métropole sont représentées par le drapeau algérien d’une part, et la Tour Eiffel d’autre part.                                                                                                                                                                Cependant, la société d’Algérie est dualiste et inégalitaire. Les Français possèdent les droits politiques, les Algériens n’en ont aucun ; 100% des enfants européens sont scolarisés, contre 14% des enfants algériens, etc. Ces inégalités sociales et économiques ont participé à la naissance du conflit. Puis, pendant la guerre, elles opposent notamment le FLN (Front de libération nationale) à l’OAS (Organisation de l’armée secrète) dans une lutte acharnée, et souvent violente.

Le massacre du 17 octobre 1961 est révélateur de ces divisions.

 

 

 

Les faits du 17 octobre 1961, longtemps occultés, ont donné lieu à des mémoires irréconciliables et concurrentes. D’abord, l’évènement a lieu à Paris, d’où la présence de la Tour Eiffel sur le timbre. Des Algériens y sont jetés à la Seine. Le pont, évoqué précédemment, révèle donc ici sa double symbolique : c’est également le lieu du drame. On note que le timbre a été édité par la poste algérienne, le traumatisme a donc traversé la Méditerranée. Le 17 octobre correspond ainsi l’exécution de plus d’une centaine de manifestants algériens, défilant contre le couvre-feu imposé par le Préfet de Police Papon.                                                                                                                                                        En outre, la violence extrême de ces actes reflète la violence du conflit en général, et son caractère informel. Il ne s’agit pas d’exécutions arbitraires par balles, comme celles connues lors de la Seconde Guerre Mondiale. La guerre d’Algérie est d’un genre nouveau. La violence d’Etat, qui prend la forme de la répression de manifestations publiques, ou d’autres actions militantes, y est prévalente. En Algérie, dès mars 1956, des pouvoirs spéciaux sont accordés à l’Etat « en vue du rétablissement de l’ordre, de la protection des personnes et des biens et de la sauvegarde du territoire », le laissant libre de pratiquer notamment la torture. On peut voir sur le document que cette omniprésence de la violence ressort particulièrement dans la mémoire algérienne. Dans la partie basse du timbre, représentant les faits du 17 octobre, on peut apercevoir du rouge (évoquant le sang), des soldats français armés de matraques, face à des algériens démunis ; ainsi qu’un cadavre gisant au premier-plan.

Cette mémoire imposée par l’Etat, qui a produit ce document, reste donc fortement marquée par le caractère brutal de l’affrontement entre Algériens et Français pendant la guerre.

 

 

 

Le 50ème anniversaire du massacre du 17 octobre est l’occasion d’un débat sur la reconnaissance des évènements. Effectivement, la priorité du gouvernement algérien reste la quête d’une histoire nationale, car il cherche à rassembler son peuple, divisé en de multiples mouvements d’indépendance (FLN, ALN, MNA…) pendant la guerre. Après l’indépendance du 5 juillet 1962, il s’agit de chercher à exister en tant que pays, et non plus comme protectorat, sous l’égide d’une puissance. Cette volonté se traduit sur le timbre par la mention « 50ème anniversaire de la journée de l’émigration », l’évènement a donc été transformé en journée nationale, faisant partie intégrante de l’histoire et de l’identité algérienne. Le format du document lui octroie une large capacité de diffusion en Algérie, mais également probablement au-delà des frontières. De la même façon que le ministère de l’Education Nationale algérien contrôle le contenu des manuels scolaires, avec ce document, l’Etat cherche à imposer son histoire.                                                                                                            Par conséquent, on peut en faire le constat aujourd’hui, le devoir de mémoire s’inscrit au cœur des enjeux politiques. Sous couvert de celui-ci, c’est un véritable échiquier diplomatique qui se met en place. La publication de ce timbre a d’abord une fonction commémorative, mais elle permet également de rappeler au peuple algérien les torts de la France, entretenant une certaine tension entre les peuples. Bouteflika, le Président algérien, demande par exemple en 2005 à la France de « s’excuser » sur la guerre d’Algérie, pour pouvoir envisager un « traité d’amitié durable » avec son pays.

L’histoire et la mémoire s’insinuent alors dans le domaine politique, sous l’apparence de « conditions » aux traités diplomatiques, destinées à placer l’un, ou l’autre pays en position de force.

 

 

 

L’étude de ce document a permis de révéler à quel point un évènement tragique, le 17 octobre 1961, ayant marqué les mémoires de deux pays, peut devenir un enjeu politique entre eux, jusqu’à interférer directement dans l’élaboration de traités d’amitié. L’Algérie et la France ne peuvent nier leur histoire commune, et la guerre qui les a opposées pendant huit ans. Cherchant chacun à se positionner en « victime » de l’histoire, les deux pays maintiennent encore aujourd’hui des relations délicates, fragiles, à l’image des mémoires de leurs peuples, chez qui le traumatisme subsiste.          Ce document est toutefois à nuancer. Il ne montre que la position de l’Etat algérien, et est donc fortement subjectif. De plus, s’agissant de l’histoire du temps présent, le travail des historiens est loin d’être achevé, l’information n’est pas totale. Enfin, il est impossible de résumer la mémoire si complexe de la guerre d’Algérie à un évènement particulier. L’analyse de ce timbre nécessite donc de prendre du recul sur des événements qui sont encore assez méconnus, et pour lesquels l’émotion l’emporte souvent sur l’exactitude scientifique.                                                                                        Cet aspect émotif, sensible, est encore très présent aujourd’hui. Emmanuel Macron, alors candidat à la présidentielle (début 2017) avait désigné à la télévision algérienne les actions de la France pendant la guerre d’Algérie comme des « crimes contre l’Humanité ». Ces paroles ont résonné jusqu’en France, provoquant la colère des communautés pieds-noirs en particulier, qui sont immédiatement descendues dans les rues. L’histoire « globale », prônée par plusieurs historiens contemporains, est-elle la solution pour contourner les conflits mémoriels de l’histoire du temps présent ?

Voilà, n’hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé ! 😉

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